Pour finir l'année en beauté, un supplément spécialement alloué à l'un de mes films préférés : Il Etait une fois dans l'Ouest.
La pagination de FILMS À DECOUVRIR fut donc modifiée, surtout que ce texte fut également mon rapport de fin d'année, à destination de mon jury de cinéma...

"Pardon M. Leone, j'admire votre passion, je sais que
vous êtes allé spécialement dans l'Utah pour donner une
dimension authentique à votre grande entreprise, je salue Henri Fonda
qui a accepter de saborder sa légende, je suis fasciné par le
masque calme de Charles Bronson, mais je ne marche pas".
Gilbert Salachas, pour le Télérama n°1026
"C'est une sauce personnelle, à vrai dire, fort indigeste, à
laquelle Sergio Leone accomode son film, une oeuvre habile certes, menée
de main de maître, mais lourde et complaisante dans la peinture des vices
et des crimes, en un mot, profondément malsain".
Cinéma, Image et son n°234
"Tout y est jeté aux yeux, aux oreilles, tout est permis pourvu
qu'à chaque instant le cinéma agisse et se regarde agir. D'ou
un narcissisme cinématographique effronté, un cinéma qui
ne se renvoie qu'à lui-même et à ses propres mythologies,
et désespéré semble-t-il définitivement, de pouvoir
sortir de ce texte".
Sylvie Pierre, Les Cahiers du Cinéma n°218
"le meilleur y côtoie perpétuellement le pire (Leone est
ainsi fait), incapable à animer autrement que schématiquement
ses personnages"
T. Renaud, Lettres Françaises n° 1299
Il Etait une Fois dans l'Ouest
et
le western leonien
La première fois que j'ai vu Il Etait une Fois dans l'Ouest,
c'était lors de sa ressortie pour son vingt-cinquième anniversaire.
Déjà, dès les toutes premières minutes, le film
me semblait incroyable. La première séquence m'avait éblouie.
C'était jubilatoire de voir comment ce réalisateur arrivait à
nous inquiéter, à nous faire sourire, à créer un
effet de suspense dès la première séquence, avec seulement
trois hommes qui attendent un train, dans une gare perdue au milieu du désert,
le tout sans parole, sans situations comiques classiques préétablies,
sans musique...
Durant tout le film, la maîtrise du temps et de l'espace me paraissait
totale. L'utilisation des silences prolongés, la mise en scène
de personnages titanesques (presque surhumains dans leur personnalité
et dans leur manière d'agir), l'efficacité des cadrages, l'ambiance
de dualité omniprésente, me semblaient conférer au film
une dimension quasi métaphysique.
C'était en plus une production américaine, réalisée
par un cinéaste italien qui mettait en scène des têtes d'affiches
hollywoodiennes, avec des moyens hollywoodiens, et qui avait réussi à
exposer sa propre vision (pas très noble d'ailleurs) de la naissance
de l'Amérique. Je devais avouer que le défi avait été
de taille et réalisé avec maestria. Ce film était tout
simplement unique, différent de tout ce que j'avais pu voir auparavant,
inimitable tellement son pouvoir d'hypnotiser le spectateur est grand.
Lorsqu'il sort en France, en 1968, comme pour tous les autres films de Leone,
la critique est divisée. Dans la "Revue du cinéma - Image
& Son" n°258, les anti-léoniens se posent ces questions
: "Il Etait une Fois dans l'Ouest est-il un western ? Est-il même
un film ? " alors que les pro-léoniens leur rétorquent :
"Connaissez-vous le cinéma ? Savez-vous même ce qu'est un
film ?". Et ces questions ont de quoi heurter. En effet, on le remarque
dès cette fameuse séquence d'ouverture, ce film n'est pas un film
de western comme les autres. L'expression "western-spaghetti" qui
avait été inventée pour la sortie du "Bon, la brute
et le truand", le précédent film de Leone, est remise au
goût du jour.
Mais alors qu'est-ce que ce "western spaghetti" a de plus que les
autres, et en quoi est-il différent des westerns américains traditionnels
? Quelles sont ces spécificités qui transparaissent à travers
le style de Leone ? L'étude de son dernier véritable western nous
permettra de répondre à ces questions.
UN FILM SUR L'AMERIQUE
Il est porteur d'indications très précieuses : le film se passera
dans "l'ouest". Ce sera donc un film de western, avec des cow-boys
sur des chevaux. Le mot "ouest" n'a nullement besoin d'être
expliqué, même le grand public comprend que ce film se passera
dans le désert américain, à l'époque du far-west.
De plus, le début du titre est assez explicite, on retrouve la célèbre
formule des contes de fées, le "il était une fois",
amorce classique qui se termine généralement par un happy-end.
Il est à noter que ce titre est volontaire et n'est pas l'erreur d'une
mauvaise traduction (Leone supervisait les adaptations étrangères)
; le "Il était une fois" et le "Once upon a time"
sont bien la traduction exacte du "C'era volta" italien.
Le titre que l'on ne voit d'ailleurs qu'à la fin, au tout dernier plan
du générique est assez cynique, car dans la version américaine
seulement, il glisse sur les rails du train par un jeu de trucage, sous fond
de musique nostalgique. Le conte de fée espéré n'en est
peut être pas vraiment un. L'histoire de Jill dans le rôle de la
princesse, pour qui se battent les chevaliers / cow-boys ne sera pas sauvée
par le héro Harmonica...
Il y a cinq personnages principaux dans le film et tous sont Américains.
Ce sont même des symboles de la société américaine
ou des archétypes de personnages américains.
Le premier est bien sûr l'Harmonica. Un Indien, venu de loin pour venger
son frère. Le deuxième est Frank, un cow-boy tueur d'Indiens qui
essaie de se reconvertir dans les affaires. Le troisième est le Cheyenne.
C'est un blanc qui joue le rôle du méchant au grand coeur, du bandit
romantique. Le quatrième est le symbole le plus fort : l'homme d'affaires
Morton, qui fera tout pour arriver à ses fins. C'est le grand patron
de la société de chemin de fer, "le boss" comme il se
fait appeler par Frank et qui représente à lui seul le capitalisme
sauvage. Le cinquième personnage est celui de Jill. Leone insiste sur
le fait qu'elle vient de La Nouvelle Orléans, que c'est une femme froide,
calculatrice et bien sûr une ex-prostituée.
La portée symbolique des personnages est très importante car c'est
avec / à cause ou grâce à eux que se forme le nouveau monde.
En fait, ils sont les représentants de la société américaine.
Ils sont à la base de la création de cette nouvelle nation puisque
les cow-boys paieront de leur vie leur arrivée (puisqu'ils sont dépassés)
alors que Jill et Morton, eux, continueront de vivre dans le second.c) Une vision
pessimiste
Il est très facile de remarquer que l'image de l'Amérique est
bien loin de l'image habituelle que s'en font les Américains eux-mêmes.
Il faut admettre que c'est souvent le syndrome du "tout le monde il est
beau, tout le monde il est gentil" qui est le plus souvent diagnostiqué
dans les films hollywoodiens, qui sont presque des films propagandes comme Armageddon
ou Independance Day, pour prendre les derniers succès en date.
Ici, personne n'est bon, tout le monde est méchant ou presque. Même
l'Harmonica, qui est le héros, n'est pas un homme bon. C'est un "avenger",
un vengeur, et rien de plus. Le seul qui a peut être un semblant de bonté
est Le Cheyenne, mais il ne faut pas oublier que c'est un tueur, et un hors-la-loi,
hautement recherché.
Le monde décrit est aussi un monde pessimiste. Dans ce film, il y a en
fait deux mondes, le monde ancien, celui des cow-boys et le monde moderne, celui
du train, qui symbolise la société actuelle, la société
moderne. Le premier va disparaître, écrasé par l'avancée
du chemin de fer. D'ailleurs, il est important de souligner que ce monde, même
s'il est vu d'un côté un peu nostalgique (on le ressent au dernier
plan par la musique), n'est pas présenté comme un monde idéal.
C'est un monde de souffrance, où les hommes se font pendre et assassiner.
Mais le nouveau monde, celui du progrès n'en est pas moins épargné.
Car là aussi, les hommes se font tuer, non plus par les balles de revolvers,
mais par les dollars. Ce sera d'ailleurs une des leçons que Morton donnera
au méchant Frank. Le dollar achète tout, avilie tout.
Le pessimisme est aussi flagrant dès le début du film. Lorsque
Frank tue le petit garçon, on voit par un cut sortir le train du canon
du revolver. Ainsi, c'est le train, symbole des grandes compagnies ferroviaires
qui est vu ici comme un engin de mort, exactement comme une balle de révolver.
N'oublions pas que pour Sergio Leone, le train est à lui seul responsable
de l'ancien monde, et qu'il tuera donc tous ceux qui ne s'adapteront pas, qui
ne seront pas capable d'évoluer vers le nouveau monde, celui du progrès.
Le train vu dès le début, qui, une fois qu'il s'en va commence
à faire des morts. D'ailleurs, le train est toujours en rapport avec
les cadavres comme nous le montre le très long et lent travelling sur
le wagon de Morton, entouré d'une vingtaine de cadavres.
D'ailleurs la mort est aussi présente chez les personnages principaux,
elle guette Harmonica, Cheyenne et Frank. Car ils appartiennent à l'ancien
monde, savent qu'ils vont disparaître et prennent donc tout leur temps
pour se tuer. À la fin, même s'il ne reste que l'Harmonica seul
dans le désert, il ne faut pas oublier qu'il porte derrière lui
le cadavre de Cheyenne, et c'est sûrement comme ça qu'il va finir.
Il Etait une Fois dans l'Ouest exprime parfaitement la double vision que Leone
avait vis à vis de l'Amérique : il l'adorait et la détestait
à la fois. Il l'adorait et il faisait des films sur elle, il la détestait
et en montrait toujours une vision peu ragoûtante, toujours en désaccord
avec ce que les Américains attendaient, c'est à dire, une vision
beaucoup plus noble...
UN BRASSAGE DE REFERENCES "WESTERNIENNES"
Lorsque Leone signe en 1967 pour son nouveau film, il avait en tête de
faire le western parfait, c'est à dire de faire une synthèse de
tous les symboles des films de western et de les remanier à sa convenance.
Ainsi, le train, un des symboles les plus récurrents des westerns puisqu'il
permet de placer l'époque, les lieux, l'ouest américain, (ce sont
des images symboles, présent dans l'esprit de chacun) est montré
des le début. La scène d'ouverture, sur les quais de la gare pose
donc déjà les lieux, l'ambiance. Notons que cette séquence
est directement inspirée de la séquence d'attente de High Noon,
réalisé par Fred Zinneman, un des plus célèbres
westerns, mais est ici très amplifiée. La gare est un élément
crucial dans ce film, elle représente les Etats-Unis tout entier, avec
son capitalisme et ses grandes entreprises, ici les chemins de fer. Elle le
suit du début à la fin. Non seulement, elle revient sous la forme
de maquette, Jill jouera avec la "station" en miniature, mais l'enjeu
du film est aussi de construire une nouvelle gare. Ainsi, l'évolution
du chemin de fer, les ouvriers posant des rails dans le désert sont des
visons qui reviennent sans arrêt et qui sont présents jusqu'au
tout dernier plan.
Cette importance du train fait aussi référence au film The
Iron Horse de Ford mais on peut trouver d'autres inspirations très
visibles comme l'idée du rachat de la propriété qui fera
grand bénéfice après le passage du train dans Johny Guitar
ou en encore High Noon pour la vision iconoclaste des rues désertes (lorsque
Frank se fait attaquer par ses hommes), vision inhabituelle dans un western
où la ville est toujours synonyme de foule, emmenée par le train.
Ces inspirations sont bien sûr volontaires, Leone a pris des thèmes
clés de ces très "classiques" westerns pour mieux choquer
les spectateurs américains.b) Leone s'amuse avec John Ford
John Ford est considéré comme le doyen incontesté du véritable
western américain. Leone, dans son projet de faire un "melting pot"
des clichés du genre, ne pouvait pas se permettre de ne pas faire référence
au maître.
Si la gare est un lieu classique, Monument Valley en est un aussi. Leone savait
que ce lieu mythique représentait à lui seul le far-west, tellement
il fut utilisé par John Ford. Monument Valley apparaît d'ailleurs
très rapidement dans le film, juste après la rencontre avec Jill,
lorsque que la calèche traverse les montagnes sous un soleil de plomb.
Là encore, Leone prend bien soin de poser son histoire dans des lieux
précis, car connus de tous. Mais s'il fait cela, ce n'est pas pour faire
un nouveau film de John Ford. C'est pour faire tout l'inverse. John Ford est
ici une référence capitale, et Leone savait qu'en prenant les
références du plus connu des réalisateurs de western, il
pourrait faire passer le message. Les films de Ford étaient très
aimés des Américains car Ford était très optimiste
vis à vis de ce pays, ce qu'adoraient les Américains. Pour lui,
le western symbolisait l'époque glorieuse de l'Amérique. L'époque
de toutes les plus belles passions, où le courage, le désir de
liberté et de justice régnaient en maître. C'était
une époque où le bien triomphait sur le mal, où les gentils
patriotes gagnaient sur les méchants Indiens.
Il Etait une fois dans l'Ouest reprend l'idée du cliché,
mais l'inverse complètement. C'est ainsi que le film entier fait de l'anti-John
Ford.
Et on le comprend très bien pour la première fois vers la fin.
Lors du flash-back, pendant la scène de la pendaison. Lorsque la caméra
s'éloigne et fait apparaître l'arche, qui retient la corde, les
fameuses montagnes de Monument Valley sont juste derrière, en plein dans
l'axe du pendu. Il est impossible que ce soit un détail, surtout lorsque
l'on sait que cette scène fut réalisée en studio, avec
donc un décors complètement contrôlé. Ici, le message
est clair. La scène de la pendaison est une scène horrible, où
les passions meurtrières des Américains éclatent au grand
jour. Monument Valley n'est que le reflet de ces passions. On est donc loin
de la justice fordienne. Ici, on se fait justice soit même, avec barbarie
et même avec plaisir (Frank sourit gaiement lorsqu'il donne l'Harmonica
au jeune Indien et joue avec lui puisqu'il retient son frère par les
épaules).
Cette séquence est la plus "anti-John Ford" de tout le film
mais des indices nous permettaient déjà de penser que ce film
était l'opposé du style Ford dès le début.
Le personnage de Frank était un indice de taille. Frank est le plus sadique
des personnages, le moins scrupuleux. La première fois qu'on le rencontre,
c'est juste après qu'il vient d'assassiner une famille entière.
Il ne reste plus qu'un petit garçon d'à peine 10 ans, qu'il n'hésite
pas à tuer par la suite, d'une seule balle, après l'avoir longuement
contemplé. Jamais un enfant n'aurait été tué dans
un film de Ford, jamais un méchant n'aurait été aussi cruel.
On se souviendra du film The Three Bad Men, où le méchant
se sacrifie à la fin pour sauver le couple de jeunes mariés. Les
méchants chez Ford ne sont jamais des "monstres". Il reste
toujours une part de bonté cachée en eux qui permettra de sauver
les innocents. Il n'y a jamais de bonté dans les méchants de Leone
et le fait d'avoir fait tuer l'enfant (Leone voulait absolument cette scène
dès le début malgré le désaccord de toute son équipe)
était un message direct à John Ford.
Les visons de l'Ouest des deux hommes sont donc complètement opposées.
L'Américain garde son optimiste, son romantisme, l'Italien reste plus
dans la réalité et mêle sa touche personnelle de sadisme
pour bien montrer que l'Amérique, ce n'est pas seulement "le rêve"
qu'idéalisait Ford.c) Vers un tout autre genre que le western...
Le western a ses codes, comme chacun des autres genres cinématographiques.
Et c'est parce que Leone était un fin connaisseur de films de western
qu'il prenait grand plaisir à jouer avec les clichés ; mais bien
sûr jouer pour désamorcer le genre, non pour simplement faire original.
Les histoires basiques des westerns sont majoritairement des combats acharnés
entre les Américains et les Indiens. Ce sont presque toujours les Américains
qui gagnent et les portraits que l'on fait des Indiens ne sont pas très
avantageux.
Mais là où l'Indien est majoritairement l'ennemi, il devient le
personnage principal du film. Et si l'on ne peut pas le caractériser
de "bon", on ne peut non plus le caractériser de "méchant".
En ce sens qu'il est meilleur (il ne tue aucun innocent), a beaucoup plus de
courage (il ne perd jamais la face contre Frank même quand il est prisonnier),
et est beaucoup plus intelligent (lui seul arrive à concrétiser
son souhait) que la majorité des Américains présentés
dans le film. Cette vision est complètement à contre sens du personnage
traditionnel de l'Indien.
Mais un autre personnage va aussi dans ce sens, c'est l'unique femme du film,
Jill. Dans les westerns, que cela soit dans ceux de Ford jusqu'à celui
de Costner Danse avec les loups, la femme est toujours présente (en arrière
plan le plus souvent) pour représenter l'esprit de conquête. En
fait, son rôle est réduit à un bon esprit. C'est elle qui
incarne les bonnes valeurs de l'Amérique. Dans Il Etait une Fois dans
l'Ouest, le personnage féminin n'est plus mis en second plan. C'est un
personnage capital du film mais Jill est bien loin de représenter ces
bonnes valeurs. En effet Jill est une prostituée et Leone insiste sur
ce fait à quatre reprises. De plus, c'est une manipulatrice, elle couche
avec l'assassin de sa famille pour rester en vie, se refuse au Cheyenne car
elle sait que c'est un personnage voué à disparaître, et
tente de séduire l'Harmonica car elle sait qu'il est intouchable et que
c'est peut être son unique chance de rester en vie s'il tue Frank. Jill
est aussi caractérisée par son physique, hautement mis en valeur.
Contrairement aux habits traditionnels des femmes de l'Ouest (assez rigides,
souvent en costumes de travail), Jill est une bombe sexuelle. Elle ne sera épargnée
que grâce à son corps. La scène du bain et de la chambre
à coucher sont à des années lumières de la vision
pudique des femmes de l'Ouest...La femme, chez Leone, n'est que de la chaire
et du mauvais esprit.
Les combats aussi, qui sont une marque de référence du western
leonien s'écartent vraiment des combats classiques qu'entretient le genre.
Là où le western ne montrait les tués qu'à longue
distance, Leone choisit de montrer ce que font les balles de plus près,
en plan taille. Ici les duels sont magnifiés, il n'y a que des morts
tout au long du film. Mais on ne se bat pas pour un monde meilleur, pour la
liberté ou la justice. On se bat juste pour rester en vie, pour se venger.
Il y a chez Leone une disparition totale des bonnes manières presque
moralisantes que l'on trouve dans presque tous les westerns. Ici, ce qui revient
sans cesse ce ne sont que les passions puériles et meurtrières
des hommes de l'ouest. L'esprit de conquête, patriotique est complètement
absent, effacé. Leone n'y fait d'ailleurs jamais allusion.
Nous ne sommes plus dans le western, ni d'ailleurs dans le western-spagetti.
(Même si Leone a créé le genre, les nombreux westerns-spagettis
venus par la suite s'écartaient vraiment de son style. Ils étaient
devenus de simple parodie)
Chez Leone, le lieu, l'époque ne sont plus que prétexte au spectacle
ou ne sont que prétexte à dénoncer la société
américaine, un peu trop idéalisée à son goût.
UN SPECTACLE RESSEMBLANT À DE L'OPERA
La collaboration entre Leone et son compositeur Ennio Morricone date de son
premier western : Pour une Poignée de Dollars. Déjà
on ressentait la place importance que prenait la musique dans ses films. Celle
d'Il Etait une Fois dans l'Ouest est sans conteste sa plus connue ;
le film y est emprunt continuellement, les leitmotiv s'enchaînant les
uns après les autres.
Leone voulait que la musique soit composée avant le tournage de ses films,
parce qu'il travaillait en fonction des notes. C'était la musique qui
le guidait, alors que généralement les compositeurs commencent
à créer après avoir vu les rushes.
Ici, c'est la musique qui guide le film et comme à l'opéra, le
spectacle n'est plus rien sans la musique. Dans ce film, la musique est très
forte par rapport aux bruitages, aux dialogues. Tout est mis en oeuvre pour
la faire ressortir, pour qu'on la remarque du premier coup. Que ce soit pour
le thème du Cheyenne qui s'arrête lorsqu'il s'écroule mort
sur le sol, ou lorsqu'il pince les fesses de Jill, puis qui repart aussitôt.;
ou que ce soit pour les silences qui sont instaurés juste avant la saturation
de la guitare électrique pour le thème de l'Harmonica, la musique
devient maîtresse et c'est elle qui commande les actions des héros.
D'ailleurs, elle commence toujours un peu avant que les personnages agissent,
comme si c'était elle qui organisait tout ce qui devait se passer. Elle
commence avant les faits et se termine un peu après. Il arrive ainsi
qu'en un même plan, l'arrêt de la musique nous fait passer à
un sentiment totalement différent. Comme pour le duel final, lorsque
Frank est touché, on passe du sentiment vif et excité du combat,
au sentiment de mystère et de crainte qui survient lorsque son visage
se vide.
La musique est aussi présente et différente pour chaque personnage.
Ainsi, il y a le leitmotiv de l'Harmonica, du Cheyenne, de Jill. Tout cela contribue
à caractériser un personnage, à faire ressentir aux spectateurs
ce que les héros ne dévoilent pas par leurs paroles.
Ainsi, le thème de l'Harmonica est un thème empli
de douleur, c'est une lamentation qui correspond à cette haine que possède
le personnage, haine qu'il fera ressortir lorsqu'il aura accompli sa vengeance.
Le thème du Cheyenne est plus répétitif, plus doux. Il
traduit la lassitude et le côté romantique du personnage. Quant
à celui de Jill, là aussi c'est une complainte. Son thème
est une variante du thème du film. C'est une voix, plus triste que nostalgique,
une voix de femme qui ne dit rien, qui ne s'exprime pas par des mots mais juste
par une lamentation. On retrouve bien ce côté triste et soumis
du personnage, même si en apparence c'est une femme forte et déterminée.
Il est curieux de constater comment les personnages sont écrasés
durant tout le film, que ça soit par la partition musicale ou par les
lieux.
En effet, les lieux sont toujours les reflets des personnages de Leone. Ils
s'inscrivent parfaitement dans leurs environnements, changent d'attitude selon
les endroits où ils se trouvent. Comme si le film entier n'était
qu'une scène dans laquelle les personnages étaient inscrits. Il
est d'ailleurs amusant de constater que le film entier (sauf 2 plans) a été
tourné en studio, le studio qui peut symboliser la scène de l'opéra.
Et jamais Leone ne suit un personnage marché avec sa caméra, jamais
un personnage ne court. Le corps est presque effaçé, comme s'il
était limité par la petitesse de la scène.
À l'opéra, le décor derrière les chanteurs peut
reflèter sa personnalité, en tout cas le thème du spectacle.
Ce principe s'applique aussi au film. Morton, le patron de la compagnie de chemin
de fer est ainsi presque tout le temps filmé à l'intérieur
de son wagon. C'est de là qu'il donne ses ordres. Le train est le reflet
de sa puissance. Les deux seuls moments où il n'y est pas, c'est lorsque
Frank le jette par terre en tapant dans ses béquilles et quand il meurt.
Son wagon est à côté de lui, et il est dans la boue en train
de mourir à petit feu, brûlé par le soleil. Sans son wagon,
il n'est plus rien. L'absence du décor change les règles du jeu.
C'est la même chose pour Frank et l'Harmonica. Dès qu'ils sont
sur leurs chevaux, dans le désert, leurs regards se figent, leurs concentrations
augmentent. Ils ont l'air hautains, plus sûr d'eux. Quand ils sont en
ville, ils sont inquiets, alors qu'il n'y a pas de menace apparente, comme pour
la scène du bar. Pour ce qui est du duel final, leur attitude de guerrier
prendra vraiment forme sur le champ de bataille, ici représentée
par une petite arène de pierres. Peut-on y voir une référence
à l'arène de Rome, où se battaient les gladiateurs ? Sans
doute, car ils sont faits pour se battre et c'est dans ce lieu que se dévoile
complètement leur personnalité. On n'a jamais vu l'Harmonica aussi
"souriant", Frank aussi peu bavard. D'ailleurs, c'est aussi dans ce
lieu qu'il découvrira la vérité qui donnera tout sens au
film et à la motivation du personnage de l'Harmonica. Le flash-back fragmenté
avait commencé bien avant, mais c'est dans ce lieu précisément
qu'on voit la fin, qu'on comprend ; et que Frank comprend, quand il se fait
mettre l'harmonica dans la bouche. Le lieu était en accord avec sa personne,
comme sur une scène d'opéra. La vérité vient toujours
quand le lieu est adéquat, c'est à dire sur un champs de bataille.
Il Etait une fois dans l'Ouest est un film de près de trois
heures, ce que l'on pourrait comparer grossièrement à la durée
générale d'un opéra.
Mais plus précisément, c'est dans la façon d'agir, de raconter
une histoire qui s'approche plus de cette vision. Les personnages mettent cinq
minutes avant de dégainer, attendent plusieurs secondes avant de donner
la réplique. Tout est fait pour donner un côté artificiel
aux situations, aux personnages. On retrouve ces mêmes éléments
pour l'opéra. Le chant qui ne fait pas naturel pour raconter une histoire,
et l'acteur qui joue son rôle, là encore d'une façon artificielle
puisqu'il doit chanter.
Mais on retrouve également cette grâce propre à l'opéra.
Chaque personnage a de la grâce, qui s'exprime par la lenteur de ses gestes.
Les héros marchent tous très lentement, très artificiellement.
Les scènes de duel montrent clairement cette idée. Se tourner
autour pendant deux minutes (pour le combat final), marcher tous ensemble vers
un petit garçon (avec l'effet de ralenti), attendre plusieurs minutes
avant de dégainer, se regarder fixement sans bouger d'un pouce. La lenteur
de toutes ces actions, est toujours entourée d'un environnement musical
très présent, comme à l'opéra. La musique et l'action
fusionnent et font un tout indissociable.
La façon dont Leone prend soin de tuer ces personnages, encore une fois
avec grâce et lenteur. Dans ce film, on se trucide avec application. Ce
n'est pas une tuerie, c'est un ballet de morts s'étendant sur près
de trois heures. Et la mort n'est rien de plus qu'une mort d'acteurs de scène.
On pose un genou par terre, on met la main sur sa blessure, on regarde celui
qui vient de tirer une dernière fois avant de s'écrouler sur le
sol. De plus, la caméra est toujours fixe, ne tremble jamais et filme
toujours de face les blessés mortels.
Pour la fin, la caméra est juste devant le visage de Frank. Cela peut
paraître artificiel mais reviendrait en fait à l'artificialité
d'une telle scène sur la scène.
Et même si la mort est exagérée, tous les gestes des personnages
le sont aussi. On est très proche d'un jeu de scène, du jeu de
mimes que ferait le chanteur, tellement il serait dans la peau du personnage.
L'italianité de Leone se retrouve donc aussi dans l'opéra.
LE DERNIER MOT NE SERA PAS LE PLUS LONG
Quand un réalisateur étranger émigre vers Hollywood, on
sait empiriquement que plusieurs cas de figure se présentent à
lui : Hollywood annihile toute sa créativité artistique pour pouvoir
garder ses films à recettes (John Woo & Tsui Hark) ; il livre des
films qui sont un compromis entre le calibre hollywoodien et ses désirs
(John McTierman) ; il arrive à se fondre dans le système tout
en gardant son identité intacte, sa marque de fabrique (Martin Scorsese
pour La dernière tentation du Christ ).
Cette troisième possibilité est de loin la plus dure et la moins
répandue. Pourtant ce fut bien là, la position de Sergio Leone.
Depuis Pour une poignée de dollars, jusqu'à Il Etait une Fois
en Amérique , Leone a toujours su garder ce style très italien
qui n'a cessé de critiquer une Amérique un peu trop fière
de son système et de ses origines.
Pas étonnant que le style de Leone ne convient donc pas à tout
le monde, ses trois derniers films, c'est à dire la moitié de
sa filmographie, a été un échec cuisant aux Etats-Unis.
Ses oeuvres ont été remontées, raccourcies à tel
point que tout son style, toute sa magie en ont été détruits.
D'ailleurs, il faut constater que malgré ces changements, le public a
encore boudé, comme s'il savait que la version qu'il voyait n'avait plus
de sens. Il est indéniable que remonter un chef-d'oeuvre comme Il
Etait Une fois en Amérique dans l'ordre chronologique, en supprimer
deux heures dans l'optique d'en faire un téléfilm relève
de la folie. L'exemple de Leone permet à lui seul de voir que le système
hollywoodien d'il y a 30 ans n'était pas si différent de celui
d'aujourd'hui. Même s'il permet de faire des chefs-d'oeuvres du film à
grand spectacle, il sait aussi remouler les oeuvres, les reformater pour ne
pas sortir du carcan que connaît le grand public, et qui a fait ses preuves
commercialement. Cela a toujours a été la politique des grands
studios, même si pour cela, il fallait massacrer le film entier.
Leone avait peut être raison de se méfier tant de l'Amérique...
"Leone a su se servir de la couleur et de l'écran large, ainsi
que du décor naturel qui sert de cadre à l'action et vante les
mérites d'un remarquable scénario dans lequel s'entremêlent
habilement les jeux de l'amour et de la politique. C'est une histoire adulte
et pour adultes, aux résonances modernes".
Jacques Siclier, Télérama n°1681
"Le scénario est habile et joliment embrouillé à
l'esprit très recommandable"
Bertrand Tavernier, Cinéma 69
"Le film s'élève au-dessus du pastiche et révèle
un metteur en scène personnel et complexe, et pas seulement un bon technicien,
un producteur intelligent".
Goffredo Fofi, Positif n°76
"Etonnement, ce que l'on avait pris un peu trop légèrement pour d'aimables plaisanteries, ou pour des recettes à faire de l'argent, s'avère un cinéma sérieux, solide et véritablement contrôlé par un metteur en scène." Guy Braucourt, "Nouvelles Littéraires", 1976
Générique :
IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST
C'ERA UNA VOLTA, IL WEST
Cast
Claudia Cardinale : Jill
Henri Fonda : Frank
Charles Bronson : Harmonica
Jason Robards : Cheyenne
Paolo Stoppa : Sam
Gabriele Ferzetti : Morton
Assistant Réalisateur : Gian-Carlo Santi
Scénario : Sergio Leone et Sergio Donati
Histoire : Sergio Leone, Dario Argento, Bernardo Bertolucci
Musique : Ennio Morricone
Réalisateur : Sergio Leone
Durée : 165 mn. Sources :
"Si on fait du cinéma pour un millier de personnes, d'accord d'avance, on se trompe autant que celui qui exploite la mode du cinéma politique pour faire de l'argent. Je fais des fables pour montrer des émotions au monde entier car je crois qu'il y a 40 ans, M. Chaplin a fait plus pour le socialisme avec Modern Times que Togliatti a fait chez nous."
V.G.